Dans la série « Villages des Deux Morin », l’épisode 4 est un peu à part.
Nous ne pouvions pas passer à côté de l’un des plus beaux joyaux historiques de la Seine-et-Marne, même si la ville n’est pas traversée par l’un des deux Morin. Pourtant, les habitants ont connu, eux aussi, les inondations en 2024.
Provins est l’un des symboles les plus emblématiques de notre région. Son histoire, son patrimoine et son rayonnement dépassent largement ses frontières.
C’est pourquoi nous avons choisi de lui consacrer cet épisode, pour vous raconter simplement l’histoire de Provins :
Quand la nuit tombe sur la Brie et que les pierres anciennes gardent encore la chaleur du jour, Provins aime raconter son histoire.
Elle commence très loin, bien avant les clochers et les remparts, à l’époque où les Romains traçaient leurs routes droites à travers les campagnes. Deux chemins importants se croisaient déjà ici. On y bâtit une place forte, sur la hauteur, là où le regard porte loin. La ville haute était née, solide, vigilante.
Un jour, Clovis passa par là. C’était après sa victoire à Soissons, en l’an 485. Il prit Provins comme on prend un point clé, conscient de sa valeur. La ville entra alors dans le grand mouvement de l’histoire des Francs.
Les siècles passèrent, et Provins grandit. Au temps de Charlemagne, elle comptait déjà assez pour qu’il y envoie ses émissaires. Elle frappait même sa propre monnaie : le denier provinois. C’était le signe d’une ville qui compte, d’une ville qui échange, d’une ville qui attire.
Puis vint le Moyen Âge, et avec lui l’âge d’or. Sous les comtes de Champagne, Provins devint l’un des cœurs battants de l’Europe marchande. On y venait de loin, très loin, pour les grandes foires. Les langues se mêlaient, les étoffes changeaient de mains, l’argent circulait, les nouvelles aussi. Provins était alors l’une des plus grandes villes du royaume, presque à égalité avec Paris et Rouen.
Pour protéger cette richesse, on entoura la ville de puissants remparts. On les voit encore aujourd’hui. Ils racontent la prospérité, mais aussi la peur de la perdre. La Tour César dominait tout, gardienne silencieuse des marchés et des hommes.
Mais aucune splendeur ne dure sans épreuve. Les rois passèrent, parfois trop gourmands. Philippe le Bel vint, leva de lourds impôts, et peu à peu la ville se vida, s’essouffla. Les foires déclinèrent. Les Templiers furent arrêtés. Les temps devinrent plus durs.
Provins connut ensuite la guerre, souvent. Sièges, occupations, pillages. Anglais, Bourguignons, Navarrais… La ville fut prise, reprise, meurtrie. Pourtant, elle tint bon. Un jour de 1429, Jeanne d’Arc était là, et Charles VII assista à la messe dans la collégiale. Même affaiblie, Provins restait une place digne des grands moments de l’histoire.
Les siècles suivants furent plus calmes, sans être faciles. Henri IV l’assiégea, la ville paya cher ses choix. Plus tard, en 1870, les Prussiens occupèrent Provins. Les habitants cachèrent leurs biens dans les souterrains, comme on protège ce qui reste quand on a déjà trop perdu. En 1914, la guerre frappa encore aux portes, mais la ville fut épargnée de justesse.
Le XXe siècle transforma Provins autrement. Des quartiers nouveaux sortirent de terre, avec leurs espoirs et leurs difficultés. La ville changea, mais ses pierres, elles, continuèrent de veiller.
Et puis, en 2024, l’eau est revenue rappeler que l’histoire n’est jamais tout à fait derrière nous. Les inondations ont touché Provins, comme tant d’autres communes. L’eau et la boue ont envahi les rues, les commerces, les maisons, les souvenirs. Mais une fois encore, les habitants ont fait ce que Provins a toujours su faire : tenir ensemble. Aider, réparer, nettoyer, recommencer. Avec courage, avec dignité, sans bruit inutile.
Quand la pluie tombe doucement sur Provins, la rivière la Voulzie (affluent de la Seine) suit son cours sans faire parler d’elle.
Elle serpente calmement, nourrie par ses sources, discrète et fidèle. Longtemps, on l’a regardée comme une compagne paisible, presque silencieuse.
Mais certains jours, quand le ciel s’alourdit et que la pluie s’installe trop longtemps, la Voulzie n’a plus la place de respirer. Elle reçoit plus d’eau qu’elle ne peut en porter. Alors elle monte, lentement, sans fracas, et finit parfois par déborder dans les quartiers les plus bas.
Pourtant, la Voulzie n’arrive pas seule.
Avant elle, bien plus haut, sur les plateaux qui entourent Provins, l’eau s’est déjà mise en marche. Les champs, saturés, ne boivent plus. L’eau glisse, emporte la terre, la transforme en boue épaisse. Elle descend par les pentes, emprunte les chemins, les fossés, les vallons, et arrive en ville chargée de tout ce qu’elle a arraché.
Cette boue rejoint la Voulzie, l’alourdit, la ralentit. La rivière, entravée, peine encore davantage à s’écouler. Ce n’est plus seulement une crue, mais un enchevêtrement d’eaux venues de partout, trop vite, trop fort.
Alors on accuse parfois la rivière. Mais la vérité est plus nuancée.
La Voulzie ne déclenche pas les coulées de boue. Elle les reçoit. Elle les subit autant qu’elle en porte les traces.
Les inondations naissent d’un déséquilibre plus large : des pluies devenues plus violentes, des terres qui retiennent moins l’eau, des paysages transformés, des zones naturelles disparues. La rivière, elle, fait ce qu’elle peut, avec ce qu’on lui laisse.
Provins est une ville qui a tout connu : la gloire, la chute, la peur, la renaissance.
Et si ses pierres parlent encore aujourd’hui, c’est parce que génération après génération, des femmes et des hommes ont refusé de la laisser se taire