Série « Villages des Deux Morin » épisode 21 :
Saint-Cyr-sur-Morin… ;
Blotti dans la vallée du Petit Morin, entre coteaux et plateaux briards, le village semble avoir poussé naturellement au fil de l’eau. Pourtant, bien avant les maisons, les fermes et les clochers, des hommes vivaient déjà ici.
Les tuiles romaines retrouvées près du Ru de Vrou, les pierres taillées ou polies découvertes sur le territoire témoignent d’une présence humaine ancienne, bien antérieure au Moyen Âge. Des chemins traversaient déjà ces terres. Peut-être y circulaient des marchands, des voyageurs ou des pèlerins. Peut-être aussi des soldats, des brigands ou des envahisseurs lors des périodes les plus troublées de notre histoire.
Puis vint le temps où les hommes décidèrent de s’installer durablement.
Au bord du Petit Morin, ils construisirent des ponts, des moulins, des halles où l’on venait commercer autant que festoyer. Peu à peu, une communauté prit forme autour de la rivière qui faisait vivre les hommes autant qu’elle façonnait le paysage.
Le premier millénaire achevé, le village trouva son cœur spirituel avec la construction de l’église dédiée à Saint Cyr et Sainte Julitte, deux martyrs chrétiens dont les noms traversent les siècles jusqu’à nous. Édifiée à la fin du XIIᵉ siècle, probablement à l’emplacement d’un ancien oratoire desservi par un prêtre envoyé par l’abbaye de Jouarre, elle accompagne depuis plus de huit cents ans l’histoire locale.
Ses pierres racontent encore aujourd’hui cette longue traversée du temps. Les chapiteaux sculptés, les voûtes gothiques, les ajouts de la Renaissance témoignent des générations successives qui l’ont transformée sans jamais la dénaturer. Classée Monument Historique depuis 1990, elle demeure l’un des plus beaux témoins du patrimoine religieux de la vallée.
Durant des siècles, Saint-Cyr-sur-Morin vécut sous l’influence de l’abbaye de Jouarre. Une borne abbatiale visible aux Montgoins rappelle encore cette époque où les terres, les récoltes et les hommes dépendaient largement du pouvoir religieux. Puis la Révolution balaya progressivement cet ordre ancien, ouvrant la voie à un monde nouveau.
Comme beaucoup de villages briards, Saint-Cyr resta longtemps profondément rural.
Au cœur de la Brie laitière, les fermes façonnaient le paysage. Les troupeaux fournissaient le lait nécessaire à la fabrication des célèbres fromages de Brie. Autour de cette activité gravitaient artisans et commerçants : maçons, charrons, plombiers, épiciers, aubergistes. On comptait même jusqu’à quinze débits de boissons sur le territoire communal, signe d’une vie locale particulièrement animée.
Mais le village ne vivait pas seulement de l’agriculture.
Le XIXᵉ siècle apporta son lot d’activités nouvelles : plâtrerie, briqueterie, scierie, extraction de pierres meulières à Champtortet ou à l’Hermitière. Aux Montgoins, la fromagerie Boursault développa sa production en associant le lait de Brie à la crème venue de Normandie.
Plus étonnante encore fut l’installation, en 1880, de la fabrique de papier de la Banque de France au Gouffre. Quelques décennies plus tard, elle était devenue le principal employeur de la commune, faisant entrer Saint-Cyr-sur-Morin dans une modernité industrielle inattendue au cœur de la campagne briarde.
Puis arriva le train.
En 1889, la ligne ferroviaire ouvrit davantage encore la vallée sur l’extérieur. Les marchandises circulèrent plus vite. Les voyageurs aussi. Le « tacot », comme on l’appelait affectueusement, transportait les habitants, les sacs postaux, les produits agricoles… et même les cercueils. Pendant près de soixante ans, il accompagna la vie quotidienne de toute une région avant de disparaître en 1947, concurrencé par l’automobile et les autocars.
Mais Saint-Cyr-sur-Morin allait bientôt acquérir une renommée bien différente.
Au début du XXᵉ siècle, le village devint un refuge apprécié des artistes, écrivains et chansonniers venus de Paris. Tant et si bien qu’on le surnomma parfois « Montmartre-sur-Morin ».
Au centre de cette histoire se trouve un homme : Pierre Mac Orlan.
Séduit par la douceur de la vallée, l’écrivain y passa une grande partie de sa vie. Sa maison accueillit de nombreux amis parmi lesquels Georges Brassens, Juliette Gréco, Jacques Brel ou encore Jean-Pierre Chabrol.
Ils se retrouvaient souvent à l’Auberge de l’Œuf dur et du Commerce, devenue aujourd’hui le Musée départemental de Seine-et-Marne. Ce lieu singulier continue de faire vivre la mémoire du territoire, de ses habitants, de ses métiers et de ceux qui ont contribué à sa renommée.
Pendant ce temps, la rivière poursuivait son œuvre silencieuse.
Le Petit Morin n’est pas seulement l’âme du paysage. Il constitue également un patrimoine naturel exceptionnel. La portion classée Natura 2000 figure parmi les espaces les plus remarquables d’Île-de-France pour la préservation de la biodiversité. Ici, l’eau, les prairies humides et les coteaux forment encore un équilibre précieux.
Aujourd’hui, Saint-Cyr-sur-Morin compte vingt-et-un hameaux dispersés sur près de
1 910 hectares. Son territoire s’étire entre vallons, coteaux et plateaux, aux frontières de Jouarre, Doue, Saâcy-sur-Marne et Saint-Ouen-sur-Morin.
Sa population a connu bien des évolutions : environ mille habitants à la Révolution, plus de mille cinq cents au milieu du XIXᵉ siècle, puis un lent déclin jusqu’aux années 1960 avant de repartir à la hausse. Elle approche désormais les deux mille habitants.
Mais vivre au bord d’une rivière, c’est aussi accepter qu’elle puisse parfois rappeler sa puissance…
Le Petit Morin a façonné Saint-Cyr-sur-Morin, nourri ses terres, fait tourner ses moulins et inspiré ses habitants. Pourtant, il peut aussi devenir source d’épreuves. Les Saint-Cyriens s’en souviennent douloureusement.
Le 8 octobre 2024, à la suite d’épisodes pluvieux exceptionnels, le Petit Morin est sorti de son lit. Durant près de six jours, le village a vécu au rythme des inondations. Habitations, commerces, voiries, jardins et exploitations ont été touchés. Derrière les chiffres et les photographies, il y avait surtout des femmes et des hommes confrontés à l’eau entrant dans leur maison, à des souvenirs endommagés, à des années de travail parfois fragilisées en quelques heures.
Comme dans chacune de nos publications consacrées aux villages du bassin des Deux Morin, nous adressons une pensée sincère à tous les sinistrés. Car l’histoire d’une commune ne se résume pas à son passé. Elle s’écrit aussi dans les épreuves qu’elle traverse et dans la solidarité dont ses habitants savent faire preuve lorsque surviennent les moments difficiles.
Pourtant, malgré les transformations du temps, quelque chose demeure.
Lorsque le regard suit les méandres du Petit Morin, lorsque les vieilles pierres de l’église captent la lumière du soir ou lorsque le souvenir de Mac Orlan semble encore flotter dans les rues du village, on comprend que Saint-Cyr-sur-Morin n’est pas seulement un lieu.
C’est une rencontre entre l’eau, les hommes et le temps.
Et c’est sans doute ce qui le rend si attachant.
#VillagesDeuxMorin
5 commentaires
J’ai croisé McOrlan et quelques autres , en allant déjeuner au restaurant des frères Guibert . Leur mère racontait leur venue à St Cyr avec son mari , et leur installation au Café . Il y avait une salle de bal qui servait de salle d’exposition aux peintres Seine et Marnais , et Pierre avait installé sa belle collection d’outils paysans et d’artisans dans les pièces voisines . On y était bien accueillis , on y mangeait bien , et ensuite on allait faire provision de fromage blanc et de crême fraiche chez un monsieur dont le nom ne me revient pas , hélas , peut être saint-quelque chose , il avait déjà « inventé » les fromages blancs en forme de cœur …. Et on revenait tranquillement et heureux de notre journée jusqu’à Lagny , où nous habitions , après une dernière petite promenade dans st Cyr .
Très beau condensé, de l’histoire de St Cyr sur Morin. 👍
Le musée n’est pas anciennement l’auberge de l’œuf dur, mais l’hôtel Moderne des frères Guibert.
Belle vue d’artiste, où l’escalier à disparu 😉
Pour correction : ce nest pas l’Auberge de l’Oeuf Dur qui est devenu le Musée Départemental mais l’Hôtel Moderne de Pierre Guibert. L’Auberge de l’Oeuf Dur, qui se trouve Promenade Mac Orlan, a été acquise par la Commune de Saint Cyr. Aujourd’hui elle abrite la Cantine de l’Oeuf Dur, un endroit plein de charme où on mange des plats très simples et très bons. A la bonne franquette, tel l’esprit du début XXe qui régnait lors des virées des artistes de Montmartre dans notre village.